Interview de Laurence Maillard Nourrissier par Orianne, responsable tourisme pour tous.
Laurence, référente accessibilité à l'Office de Tourisme Destination Saint-Malo Baie du Mont Saint-Michel et évaluatrice pour le label Tourisme et Handicap, nous raconte l'accueil exceptionnel de Haben Girma, première avocate sourde-aveugle diplômée de Harvard venue sur les traces du roman Toute la lumière que nous ne pouvons voir à Saint-Malo en septembre 2025.
On apprend de chaque demande spécifique
Laurence, peux-tu nous raconter comment tu as appris que tu allais accueillir Haben Girma ?
Début août, Joël Hardy [organisateur de sa venue en France dans le cadre du Bicentenaire du Braille] a contacté l'office de tourisme par téléphone pour organiser une visite encadrée des lieux de tournage. J'ai pris connaissance du message à mon retour de vacances et j'ai appelé Joël Hardy pour avoir plus d'éléments sur le séjour de 3 jours prévu à Saint-Malo : Haben Girma serait accompagnée de son assistant Gordon, ponctuellement rejoints par M. Hardy et Sylvie Thézé, tous deux référents nationaux pour la déficience visuelle.
Quelle a été ta première réaction ?
J'étais vraiment ravie qu'une telle personnalité souhaite ardemment visiter Saint-Malo et que nous puissions l'accompagner dans sa démarche. C'est exactement pour ces moments-là qu'on travaille sur l'accessibilité !
Avais-tu des craintes avant sa venue ?
Ma principale crainte était de ne pas disposer de supports suffisamment adaptés à son double handicap. Nous avons des plans et livrets en braille et en relief, mais ils étaient uniquement en français, or Haben Girma est anglophone. Je craignais que l'absence de support anglophone génère une frustration.
Mon autre inquiétude concernait les maquettes tactiles de la vieille ville. Dans le roman, l'héroïne Marie-Laure se repère dans Saint-Malo grâce à une maquette construite par son père c'était donc un élément central pour Haben Girma. Or les musées étant fermés je n'étais pas certaine de pouvoir lui proposer d'en toucher une.

Comment s'est déroulée la communication concrètement ?
Finalement, c'était plus simple que je ne le craignais ! Haben Girma était accompagnée de son assistant Gordon, qui retranscrit les conversations instantanément en braille via des claviers communicants. Elle s'exprimait naturellement en anglais. La communication était fluide et directe.
Quels outils avez-vous utilisés pour faire "voir" et "entendre" la destination ?
Dès son arrivée à l'office de tourisme, j'ai souhaité qu'elle puisse se représenter la ville actuelle grâce au plan tactile et en braille que nous proposons à toute personne non-voyante. J'ai ensuite adapté mon discours de présentation en anglais, en le focalisant sur les lieux liés au roman. Nous avons aussi effectué un court parcours dans la ville sur les traces de Marie-Laure.
Le moment le plus précieux a été la visite privatisée au musée du château, rendue possible grâce aux services de la Ville de Saint-Malo : deux maquettes anciennes de la ville ont été expliquées par une guide-conférencière et, exceptionnellement, touchées par Haben Girma. Cela lui a permis de se représenter la configuration de la vieille ville, les remparts, le port et les îlots.

À l'occasion de l venue d'Haben Girma, Sylvie Thézé, de l'association nationale Voir Ensemble, nous a offert des livrets d'accueil en braille anglais, répondant ainsi exactement à l'un de mes souhaits initiaux !
Quel a été l'instant le plus marquant de cette rencontre pour toi ?
Indéniablement, quand Haben Girma a touché et utilisé nos supports tactiles et en braille à l'office de tourisme. Son enthousiasme était éloquent. Elle a d'ailleurs partagé l'expérience sur Facebook et sur son blog personnel.

Haben, Gordon et son chien guide Milo ont séjourné 3 jours à Saint-Malo, avec un passage à Cancale également. Tous les intervenants (les services de la Ville, les Épices Roellinger… ) ont été sensibles à cette démarche inclusive et ont tous réservé un accueil à la hauteur. L'article paru dans Ouest-France pendant leur séjour les a même rendus "célèbres" : ils ont été reconnus et chaleureusement interpellés dans les rues et les commerces, ce à quoi ils ont été très sensibles.
Qu'est-ce que cet accueil a changé dans ta perception du handicap ?
Cela a confirmé que le braille reste un support de communication incontournable, à proposer en complément de l'audio. Même si de nombreuses personnes non-voyantes ne le pratiquent pas, il demeure essentiel pour ceux qui l'utilisent.
Cette visite a également renforcé ma conviction qu'il faut proposer des versions anglophones de nos supports : Saint-Malo est une destination internationale, il serait donc naturel de décliner nos supports en braille en anglais.
En quoi cette expérience a-t-elle modifié ta façon de travailler ?
C'était un exemple concret de la pertinence de nos supports. La notoriété de Haben Girma, les appréciations de Joël Hardy et Sylvie Thézé — référents nationaux pour la déficience visuelle — m'ont conforté dans nos choix, nos approches, notre accueil.
Cela valide aussi l'idée que chaque demande spécifique est une opportunité d'apprentissage et de progression.
Te sens-tu plus sereine face aux demandes spécifiques désormais ?
On apprend des autres et on apprend de chaque demande. C'est une certitude. On y gagne un peu en sérénité à chaque fois.
Proposer des supports qui répondent aux attentes des visiteurs francophones, et désormais anglophones, est une vraie valeur ajoutée. D'autant plus quand une personnalité comme Haben Girma les plébiscite publiquement.
Si tu devais donner un seul conseil à un collègue breton qui appréhende l'accueil d'une personne en situation de handicap ?
« Il n'y a pas de meilleur enseignement que de partager avec les personnes concernées par le handicap. »
Se renseigner auprès d'associations locales, de référents accessibilité, d'usagers... C'est au contact des personnes elles-mêmes, selon leur déficience, qu'on peut mettre en place des supports qui correspondent vraiment aux besoins et aux usages.
Au-delà des rampes ou des brochures en braille, quelle est selon toi la qualité essentielle pour un accueil réussi ?
L'écoute est primordiale. Et elle est d'autant plus importante pour l'accueil des personnes en situation de handicap.
Présenter l'offre accessible le plus précisément possible, prendre en compte les attentes pour compléter et adapter les services ( selon les possibilités techniques et financières), c'est ça, l'accueil de qualité.
Nous aimerions que nos supports pour la déficience visuelle soient davantage connus et utilisés. Ils ne le sont pas encore suffisamment. La notoriété de Haben Girma, sa communication et le relai de l'association Voir Ensemble nous aident à les faire connaître plus largement. Les retours sont très positifs mais l'offre reste trop confidentielle. C'est notre prochain défi !
Entretien réalisé par Orianne Guérin, responsable Tourisme pour tous
Pour aller plus loin :
Lire l'article de Haben Girma
Sa visite à Saint-Malo : habengirma.com
Se former pour savoir accueillir tous ses visiteurs
Accueillir les personnes en situation de handicap : se former avec l’Institut du tourisme
Californienne, avocate, Haben Girma est la première personne sourde et aveugle diplômée de Harvard. Conférencière internationale et ambassadrice de la diversité nommée par Barack Obama, elle a collaboré avec Netflix pour rendre la série Toute la lumière que nous ne pouvons voir accessible aux personnes aveugles et sourdes-aveugles, en créant les descriptions visuelles et la transcription. Invitée en France pour le Bicentenaire du Braille (septembre 2025), elle a souhaité se rendre à Saint-Malo pour découvrir les lieux de tournage du film.